Partager l'article ! Extraits de mon atelier d'écriture: ANAMNESES Dans la chaleur moite, suffocante de ...
ANAMNESES
Dans la chaleur moite, suffocante de l’été 1976, nous posâmes enfin nos bagages dans le compartiment sale de l’Orient Express. Destination Athènes. Assis, un grec, une femme bulgare nous dévisagèrent avec sévérité. La bataille commença pour faufiler nos bagages parmi leurs cartons et leurs sacs boursoufflés.
Un dimanche d’automne avec une lumière douce et prometteuse. Des vibrations parcoururent le sol en macadam et la masse des marathoniens fut soudainement à l’unisson quand le coup de feu du départ retentit. Une rumeur grossissante partait du champ de Mars et contaminait les quais de la seine.
Le jour baissait dans une fraicheur précoce d’automne.
Il l’attendait à la gare de Reims.
Il avait prévu de lui dire adieu. Mais l’image de la jeune femme souriante et désirable qu’il vit anesthésia sa volonté et il la serra tendrement et maladroitement dans ses bras, tandis que son désir montait.
Entrer dans…
1- Ecoute !
Entrer dans le noir. Combattre l’angoisse de la cave vide Sentir mon cœur qui bat, écouter le silence, chercher l’interrupteur qui va me délivrer de ma peur et des fantômes de Jack l’Eventreur
2- Ecoute !
Entrer dans le noir et me battre contre les fantômes de ta présence. Combattre le vertige du lit vide, où monte l’obsession de retrouver ton sillage, cet aveu de présence fait d’effluves de ton eau de toilette ambrée, chaude et sensuelle et de ta transpiration pendant l’amour…
3- Ecoute !
Entrer dans le noir. Combattre la pression interne des tympans à l’entrée du tunnel. La phrase du livre qui s’arrête au hasard, les mains qui cherchent et s’agrippent au sac à mains.
4- Ecoute !
Entrer dans le noir et le vide de la dépression. Combattre la chute lente et progressive dans la perte d’envie, si ce n’est celle de dormir et dormir et dormir pour toujours. Et ne plus y parvenir. Ne plus rêver d’amour quand seuls subsistent l’angoisse, un cœur plus serré qu’un corset, dont les battements résonnent jusque dans les cheveux.
Rêver que ce bruit de poison s’éteigne à jamais.
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Les diamants du bitume
Cet hiver là était rude, et trainait en longueur ; la neige s’obstinait à congeler le sol par flaques, comme des nuages à l’envers.
Mais le pire, c’est cette humidité qui ralentit tout effort, qui sème le froid jusqu’à l’os, qui a un goût de mort.
J’aurais voulu rester ce matin là sous la couverture râpée de mon lit qui me couvait et me protégeait d’un dehors hostile. Le froid, la brume, le noir de la nuit exacerbaient la douleur au ventre qui m’avait saisie dès le réveil, au point de ne rien pouvoir avaler.
Nausées.
J’entendis le bruit de mes talons sur la route et il me sembla être une autre, seule et accompagnée. Suis-je devenue folle ? Et si je tombe dans une embuscade ?
Les ombres sous les portes cochères exhacerbaient l’appréhension d’être assaillie par des malfrats. Mais qu’avais-je à offrir que quelques pièces dans ma poche et mon billet de train ?
J’entendis au loin le bruit rassurant et familier du camion des éboueurs.
« Ah, les boueux » murmurai-je comme pour me tenir compagnie et combattre ma peur.
C’est alors que je remarquai la fumée qui sortait de ma bouche; je me pris d’illusion de fumer une cigarette et cela me donna une contenance.
Ah, être enfin grande, faire partie de leur monde, ne plus raser le bitume, être libre, croire en son étoile, forger son destin, se libérer des ses chaines…Autant de bonheurs qui défilaient et bourdonnaient…
Ma rêverie s’interrompit lorsque j’arrivai devant la gare. La locomotive crachait sa vapeur blanche dans le brouillard de la nuit avec un bruit de machine chauffée à l’extrême et prête à exploser. Je sentis l’odeur acre du charbon se déposer sur mes cheveux.
Nausées.
Ma main agrippa dans la poche de mon manteau un quignon de pain rassis, pris à la hâte avant de claquer la porte de la maison. Au même moment mon ventre poussa un cri, on ne sait si de douleur ou de faim. En tous cas de peur, oui. La lumière blanche et blafarde du néon de la gare me gifla plus encore que le froid.
Le sol glissant du quai était un miroir où scintillaient des diamants de givre. Instants magiques où tout à coup, je me suis sentie devenir Princesse, accueillie au pays des merveilles… Paris était déjà là, sur ce quai livide où la poussière d’étoiles avait fini sa course, en ce matin d’hiver picard, pour mieux nourrir mes rêves d’heureux lendemains.
Noire est la couleur des cheveux de mon amour.
Noisette sont ses yeux.
Veloutée est sa peau.
Vanillée est l’odeur de son cou.
Tendre et craquant est son sourire et infini est son regard bridé.
Je l’avais imaginé blond, avec des yeux bleus.
L’échographie m’avait permis de confronter la première réalité à mon enfant imaginaire.
- « C’est une fille »
- « Ah ! »
Sixte est le prénom que nous voulions donner.
En me levant de la table d’examen de l’échographe et tout en réajustant ma tenue de primipare, lentement, doucement, posément ma fille est née en moi… Sixtine…
Tellement plus beau que Sixte, ce prénom…que je trouve tout d’un coup cassant et dur !
Une nouvelle vie coule dans mes veines. Une blonde aux yeux bleus.
« Elle est cool, elle me laisse vivre à mon rythme », me dis-je en posant mon sac du week-end sur la banquette du train qui nous emporte à la campagne.
Je suis en sueur. « Chiennerie de grève de métro ! » Mais enfin je suis là, certes essoufflée, en train d’embrasser les lèvres de mon mari soulagé. Je pose mes deux mains sur le ventre pour te remercier ma fille, de l’avoir pris « so easy ». Pas de contractions, pas de mouvements, tu t’es fait oublier.
« Tu n’es pas morte au moins ? »
Tressaillements dans mon ventre. Normal. Après une fausse couche, on s’est mise d’accord qu’elle me donne signe de vie régulièrement.
Trop mignonne, trop cool, je vous dis…
Je suis seule au monde dans ma bulle avec Sixtine et c’est trop bon, cette fusion. Un goût d’éternité. « Et si l’on restait toujours comme ça, tu ne seras jamais aussi près de moi qu’à l’intérieur de moi… »
Je me trouve belle avec mon gros ventre, je ne peux pas m’en empêcher.
« Dis donc tu aimes drôlement les glaces… Cette farandole que tu me fais quand je suis chez le glacier, à peine croyable. A ce rythme je vais exploser mon poids et mes bonnes résolutions. Tu as pensé à ma cellulite, hein ? »
Le sucre plus les hormones, ça colle de manière indélébile. Jusqu’où va l’amour. Accepter la lente déformation du corps. Mais bon, c’est si dérisoire au regard de la promesse à venir…
Je n’en reviens toujours pas !
Je n’en reviens toujours pas !
Ses cheveux si noirs, si drus, et ses yeux…Deux fentes de type asiate qui s’étirent pendant que la bouche se tord de ses premiers pleurs. Ce front fuyant…j’y suis, elle est crétine! Une mongolienne. J’ai enfanté un enfant anormal. Je ris jaune et mes gestes mécaniques me trahissent. Mon mari n’a pas l’air affolé, curieusement. Il continue à filmer sous le regard interrogateur de l’accoucheur peu souvent confronté à cette aisance chez les nouveaux pères.
Elle me ressemble tellement…Pourquoi si peu à son père ? Un blond aux yeux bleus !
Comment est-ce possible d’avoir un bébé aussi copie-conforme de moi à la naissance ? Moche. Laide. Vilaine.
Elle est gluante quand je la pose sur mon sein. La sage-femme m’a conseillée de la faire téter dès les premières minutes pour stimuler le reflexe. Ça n’a pas l’air de la brancher. Moi non plus.
C’est soulagée que je laisse couler mes premières larmes de mère quand son père la reprend pour lui donner son premier bain.
-« Laissez-moi seule ! » hurle mon cœur.
-« Plus de chambres pour l’instant, c’est une nuit de pleine lune, elles ont toutes accouché en même temps ! » lance une infirmière débordée.
Mes larmes redoublent. Je suis épuisée. Triste à en mourir. Je m’endors. Seule et c’est bien comme ça.
Je n’oserai plus la regarder. Trop noire, la couleur de ses cheveux. Inquiétant son visage étrange.
Les heures passent, hachées par les tranches d’un sommeil qui s’intercalent à la volée.
On frappe à la porte.
Le pédiatre s’annonce : « J’ai une bonne nouvelle, tout va bien, les tests sont excellents! »
- « Ah bon, elle est normale ? »
- « Plus que normale, elle est très vive ! »
Un influx de paix me parcourt le corps comme une onde. Le manque lui succède juste après.
-« Apportez-moi ma fille ! Où est-elle ? Pourquoi n’est-elle pas avec moi ? »
Elle arrive enfin, toute propre, habillée de neuf, paisible, presque souriante.
Ma fille. Elle a cinq doigts à chaque main, son cou sent la vanille, ses yeux sont noisette, sa peau est veloutée et son sourire ouvre l’infini et insondable mystère de l’amour.
La moiteur des tropiques plaquait sa chemise sur son dos, tandis qu’il hélait un pousse-pousse pour se rendre à l’hôpital de Saigon.
Il fit stopper le 'niaqwé' devant le marché aux fleurs et choisit un bouquet de pivoines venu des provinces du Nord. Il était angoissé depuis cet accident, au cours duquel la bombe avait déchiqueté la jambe de son épouse.
« Lâche prise » se martèle-t-il en essayant d’arrêter l’incessant cauchemar de la scène meurtrière.
Hébété de fatigue, il ne remarqua pas tout de suite l’hirondelle enfermée dans une cage venue de France, pour les nostalgiques du pays, qui était à vendre sur le trottoir.
Quel amour d’oiseau !
Dans le brouhaha de la rue Catina, les vendeurs itinérants crient en vietnamien « à la soupe ! »
Des fleurs de lotus flottent à la surface des bols distribués dans la rue.
La musique de Deep Purple lui revint tout à coup en mémoire, il avait l’impression démoniaque d’être défoncé après ce breuvage au gingembre: l’avait-il
corsé à l’opium ?
de Saint Mathieu Page 1 29/03/2008
Il serait dans une maison ou un appartement en rez-de-chaussée, avec une porte-fenêtre donnant sur un jardin. Je pourrais y voir défiler les saisons et ressentir le froid de l’hiver, l’énergie du printemps, la nostalgie de l’automne, l’été suffocant…
Je me glisserais dans les saisons pour ressentir de tout mon être les excès des unes et des autres. Je voyagerais dans ces déséquilibres qui me porteraient à l’écriture et nourriraient mon imagination.
Au printemps, je serais l’héroïne aux mille soupirants d’un roman du 19 ème.
En hiver, les raquettes m’emmèneraient dans les forêts denses du Canada avec les chasseurs d’ours.
En été, ce ne serait que débauches de plaisirs enfiévrés dans l’ombre des plages la nuit venue.
L’automne aurait une lourdeur dépressive, mais contemplative : je ne cesserais de pleurer sur ces tapis de feuilles mortes multicolores, en entendant la pluie claquer sur la vitre, le vent siffler dans le conduit de cheminée et battre le rideau de métal dans le silence de la pièce.
Les murs seraient en bois de mahogany, brun foncé comme mon secrétaire. Lové dans une bibliothèque dont les mots sortiraient des livres pour me parler et m’inspirer.
Une chaise assortie, au bon dossier confortable pour mon dos.
Un ordinateur tout petit, une imprimante, un cahier à spirale, un pot à crayon en cuir, mon agenda usé…
Une phrase s’inscrirait alors sur l’écran :
« Une caresse inattendue provoqua en elle le raz-de-marée qui allait bouleverser sa vie »
Le steak dans l’assiette
Mon estomac vide se tordait comme un serpent depuis le début du dernier cours de la matinée.
Comme d’habitude, rien n’était prêt. C’était pénible…
J’enviais les demi-pensionnaires qui étaient probablement à table depuis 10 minutes au moins en face de leur assiette de frites : j’avais l’appétit encore plus aiguisé par l’odeur grasse de friture de cantine à laquelle s’ajoutaient les bruits d’ustensiles de cuisine remplissant des assiettes…. Ce n’était vraiment pas juste !
La table n’était toujours pas mise ; c’était au tour de mon frère et pour ne pas changer il prétendait que c’était une affaire de fille. Sale « gougouille » misogyne !
Je ne sais pas si c’est ma faim ou lui qui m’exaspéraient chaque minute un peu plus. En attendant je me ruai en cachette sur le pain quand les assiettes se posèrent miraculeusement sur la table de formica vert.
La grosse poêle en fonte fumante fut alors dévalisée en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. C’était notre plat préféré de la semaine : le steak-frites !
Jouant des coudes, mon frère s’était servi le premier et taillé la meilleure part, c'est-à-dire le plus gros steak. Et il le trouvait encore trop petit, quel culot !
Je me concentrais enfin sur mon plaisir aiguisé par l’attente, ces frites salées comme il faut qui craquent sous la dent, ce steak cuit au beurre, juste saignant.
Je me servis un verre d’eau quand tout à coup il osa me voler un bout de mon steak dans mon assiette avec comme unique commentaire : « Tu pèses la moitié de mon poids, tu as droit à la moitié de ton steak ».
Aucune réaction de la mère à son endroit, ce qui cautionna l’injustice flagrante dont j’étais victime. Sa permissive indulgence vis-à-vis du voleur me submergea d’une rage certainement aussi violente que ma faim. Mes joues se vidèrent de leur sang, un froid glacial me parcourut jusqu’aux orteils, mon corps se ramassa en une boule compacte autour de mon couteau à lame pointue spécial pour la viande. Mon bras se transforma en une décharge d’énergie qui se planta dans son estomac, là même où gisait ma part manquée du déjeuner.
Il ne faut pas déranger un lion quand il mange.
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